REDRUM par Yann Queffélec

 

Les fleurs des champs ne sèment ni ne filent, est-il écrit quelque part dans un missel, et pourtant les rois font piètre figure en comparaison des fleurs, des poissons, des oiseaux, des sandwichs au pain de mie, sans oublier les petits cochons. Ce n'est pas ça qui est écrit. C'est à peu près ça. J'ignore pourquoi je m'en souviens en abordant Redrum, ce man's land final où le plasma sanguin n'est pas rouge, il est noir marin, couleur de fatalité. Il doit y avoir une raison à la chose – la peur, l'automatisme radoteur de l'écriveron qui considère sa main comme un tapis volant. La fleur n'est qu'une fleur, pas davantage, mais le roi c'est l'homme, immortel et mortel, le prétexte vital de la création dont il est aussi l'îlot, le grumeau, l'accident. L'homme accidenté. Redrum : la foire aux accidentés. Il faudra se poser un jour la question de savoir pourquoi l'ami Ouaki est à ce point tenaillé par cette notion d'accident que photographe, artiste- photographe ou peintre-photographe, il ne cesse de cristalliser quoi qu'il donne à voir.

Ce voyeur est-il un voyant ? Ma tête sur le billot. Entre nous, qui de nos jours prête attention à la survie du polaroid, une magie des années soixante, une lubie répondant aux urgences d'un futur volatil, jetable, où le Concorde n'a pas encore flambé au kérosène ses quatre-vingt-dix pèlerins sur un motel de Gargeslès- Gonesse. Un futur plutonium, sans issue. Ouaki vous tire le portrait, une pose au petit bonheur, un clic de fortune. Il vous tend la photo qui sort des limbes, il vous dit : n'importe quoi, écrivez n'importe quoi d'un peu sincère à même la résine, et suivez de près le jeu mêlé des traces, l'image épousant les mots, l'heure épousant l'instant. Le temps s'en va, l'image aussi, l'écriture demeure, plus résistante que l'oubli. Et mine de rien, le satané Ouaki vient de condamner à mort la Joconde, ce polaroid universel en train de perdre la face à travers les âges, comme l'ont perdue le Sphinx et les dieux incas, les rois, les petits cochons.

A présent jetez un oeil à tout ce que vous avez failli ne jamais voir, ces êtres fauchés au fil d'un dernier hasard. Ils ne s'y attendaient pas. Qui s'attend à ne pas vivre jusqu'à la fin des temps, à ne pas crever la cellophane de la fin des temps pour repiquer une dernière fois au boeuf miroton, aux baisers volés.

Définissons Redrum, ces portraits sans fiction peints à l'oxyde d'argent. Violence est le mot qui vient aux lèvres, et la violence c'est l'homme, ce n'est que lui, l'homme de paille, de sang, le roi. Il tue la bête pour s'alimenter, il tue l'humain pour le supprimer. Il mange l'homme à l'occasion, sur la Méduse on se becquetait mutuellement, les femmes et les enfants d'abord. Il gaze, incendie, taille en pièces. Il ne recule devant aucun sacrifice humain, pas même la sainteté. Tour à tour flic ou voyou.

Le manichéisme n'est pas moral, dans Redrum, il est pratique, ordinaire. Un manichéisme d'Etat. C'est la loi qui verse le sang du hors-la-loi, toujours loi du plus fort. On prend un plaisir incrédule à dévoiler ces «tableaux d'une exposition» dont certains sont répugnants. C'est une balade en ville, en enfer, on se mêle aux passants, aux mères de famille à landau qui regardent comme nous, par-dessus l'épaule du photographe, ces gisants d'opérette à poil ou tirés à quatre épingles, de vrais morts peinturlurés de vrai sang. Ils viennent d'y passer.

La photo ne romance rien. Elle constate à sa manière. Elle fixe le fait divers, saisit le laps en cours, l'instant clé du film existentiel, aphone, réduit au silence. On a l'impression d'entendre les cris, les appels de service, les râles, les souffles courts, on pourrait voir le sang progresser en douceur, affluer comme s'il vivait sur les corps sans vie. Redrum est un album de famille où l'on ne sourit guère, mais ce n'est pas moins un journal de bord. Un récit direct de nous- mêmes. Un almanach. Un bréviaire à l'usage de tous les frères humains sujets à l'inconvénient d'être nés.

Qui est-il, ce muscadin, dans cette voiture peut-être volée ? Un truand ? La victime d'une bavure policière ? D'un règlement de comptes ? On voit bien qu'il est mort et tout donne à penser qu'il s'agit d'un viveur. Un viveur défunt. Le col largement ouvert sur le poitrail, la chaînette, la dégaine avachie du gigolo prêt à sauter n'importe où la première qui passe, à se débraguetter hardiment dans les films porno. Un mec, un mac lotionné à la brillantine, au gardénia mûr. Un tombeur mégalo. Un de moins.

Regardez ce jeune flic en appui sur la 305. Une bouche de clopeur. On croirait voir ses dents. Saines, les dents. Toutes de lait, du bonheur. Il tient un grand fusil d'assaut, un gun diraient les enfants d'aujourd'hui. Aucun doute, il va tirer. Il a déjà tiré. Il n'en est pas à son premier carton sur la chaussée. Il fait partie d'une élite sacrée. On note au passage les belles mains, les phalanges délicates. Peut-être, à la maison, joue-t-il du piano pour sa fiancée. Chopin, Mozart, Frère Jacques ou Cadet Roussel. Devant lui, de profil, attentif mais serein, un collègue. Il a sa cravate sur l'épaule. On se demande pourquoi? Comment c'est arrivé ? Si c'est exprès ? Si la cravate gêne le flic lors d'une intervention musclée ? Ce qui rend dramatique la photo, c'est l'imminence du coup de feu. Ça va saigner. On ne peut la regarder sans être un badaud, sans attendre la détonation qui fait chavirer l'univers.

Là, s'éloignant d'un pas prépondérant, c'est à l'évidence un doux salopard en action. Il n'est qu'oripeaux des pieds à la tête : les richelieux éculés, ce costume de garçon coiffeur à la noce à Neuneu, ce colt de Dilinger peut-être taillé dans une savonnette, le plus terrifiant des savons. Il n'a plus grand-chose à perdre visiblement. C'est un malabar voûté, ployé par l'ombre des hauts murs, un habitué du cachot. Il est armé d'un flingue, mais aussi menotté. A la fois libre et prisonnier. Je m'en vais, dit-il sans un mot. Le premier qui dirait : n'y va pas, récolterait un pruneau s'il ne l'a déjà récolté. Heureusement que nul n'est méchant, d'après Socrate l'amateur d'enfants, sinon l'on prendrait peur en croisant, rien qu'en photo, ce regard où la mort charme des serpents humains. Son premier soin, sorti du cadre où il joue sa peau sous nos yeux: se donner un coup de peigne.

Quand l'humain n'anéantit pas l'humain, il fait tout pour lui porter secours. Un pompier, un civil, quatre toubibs dont une femme au chevet de cet agonisant étalé sur une civière à roulettes, perforé, tuyauté, la main gauche en moins, le front soucieux. Quelques secondes avant l'attentat, il tortorait en famille des tripes à la génoise. La famille ? Exit la famille. Requiem.

Requiem aussi pour cette jolie fille en blanc couchée sur la moleskine, un bras tendu vers la mosaïque du sol barbouillé de sang. Une Américaine. Elle vient se marier à Paris, le beau Paris des amoureux. Elle déjeune avec son fiancé rue des Rosiers, chez Goldenberg, c'est le plus beau jour de la vie. Les fiancés trinquent les yeux dans les yeux, les doigts s'enlacent. Le premier plat n'est pas arrivé sur la table qu'elle reçoit une balle au coeur, une balle antisémite, une balle de salaud pour qui le châtiment s'abat tôt ou tard sur les juifs, et toute race humaine qui mange casher et se croit innocente. Mais bon Dieu ! Comment peut-on se croire innocent quand il y a des juifs sur la terre et qu'on les laisse proliférer – dixit la balle antisémite.

Nous voici au tribunal dans le box des victimes. Il est pris d'assaut par les photographes qui vont évacuer la salle. On le connaît, lui, parmi les avocats, cet hobereau mélancolique à la main blanche. Le baron Empain. Ce n'est pas lui qu'on voit mais la main blanche où le temps suit son cours. Il y avait l'homme à l'oreille cassée, il y a maintenant l'homme au pouce tranché. Redoutable photo qui grouille de monde et crépite de flashs, laissant imaginer le pouce sectionné du baron, ce doigt posté en colis normal par les maîtres chanteurs. On a des pensées bizarres, on n'y peut rien. On pense à César, le sculpteur, au pouce géant sur la pelouse de Saint-Paul de Vence. Un maousse de membre taillé dans le nickel pur ou l'os de Perlimpinpin. On pense aux estropiés de Verdun, aux prothèses des mutilés, aux nucléovaporisés d'Hiroshima, on entend beugler la souffrance dans les hôpitaux. La souffrance morale pleure et geint, d'accord, la souffrance physique pousse des hurlements. Des deux souffrances elle est peut-être la plus souffrante.

Malaise et plaisir sacrilège, on a tout ça dans Redrum et probablement davantage, la libido se glissant partout. On n'a pas à regarder les morts, encore moins les tués. On le fait quand même. On prend son temps. On décode une phrase d'Hannah Arendt : la pitié assaille tout homme normal au spectacle de la douleur. Ce pourrait être moi, pardi, cet assassiné, cet enfoiré. L'inexorable moi. Le héros des carpe diem, celui qui regarde et mate la mort du prochain comme s'il était lui. Ah insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Les portraits se font autoportraits. Le décor extérieur devient paysage intérieur. L'angoisse, perceptible et substantielle dans l'oeuvre d'un Bosch, Goya, Bacon, Ensor etc. s'accroît ici du fait que c'est vrai, les enfants, du millésimé pur sang, de la pièce à conviction que les étiquettes à fil de fer et les cachets de cire rouge vont bientôt certifier. Ces photos annoncent d'autres photos, la suite infinie de l'épisode à chaud que la camera obscura vient d'intercepter en voleuse. On imagine les civières, les housses de vinyle zippées où l'on met les corps, les tiroirs givrés, l'odeur de formol, de pastis, l'autopsie, les poils de nez du croque- mort.

Maintenant ceci. L'opus photographique Redrum ne vaut pas moins par l'oeuvre que par le babil exponentiel du public autour de l'oeuvre, le blabla prospectif de tout un chacun dégoisant son cher petit credo : se la jouant... Parler d'un manifeste Redrum, c'est annoncer l'évidence. Attendez-vous, après Ouaki, à voir le fait divers se pavaner sur les murs des cavernes, art de fortune, art de rien, art premier loin des goûts et couleurs, isolé des sens, propre à tourmenter le groupe en son tréfonds, là où l'être veut bien se regarder tel qu'il est, monstre et merveille.

Ce n'est pas très joli, Redrum, pas très esthétique au sens bourgeois. Pas du tout réjouissant. Pas désirable à la maison au-dessus de la cheminée, là où généralement l'art adresse un clin d'oeil choc au visiteur en arrêt. Un instinct paradoxal absorbe et refoule ces visions morbides où l'espoir hésite à fredonner l'éternel retour de Margot. Il y a du tonus dans cette joyeuse apothéose funèbre observée par un rapace à l'oeil sûr, au coeur gros comme ça. Elle donne à comprendre le monde, voire à l'embellir. Elle est réflexion, et j'ajouterais même réflexion inversée, si je savais au juste ce que j'entends par là. Elle fait aimer la vie, les couchers de soleil sur le pont Mirabeau, ou dessous, les cris aigus des filles chatouillées, l'apéro des grands soirs. Elle dit le contraire de ce qu'elle paraît : l'homme est un ami, un frère, il le faut, on n'a guère le choix. Et que l'art aille de l'avant, s'il vous plaît, pétri d'imprévus étonnants, qu'il outrepasse et bafoue les anciennes lois, ce qu'il a toujours fait, qu'il nous réinvente encore une fois par sa capacité à panser les plaies, autrement dit colmater passagèrement les fosses de néant qui séparent la créature et son Créateur. L'art est un cantonnier, na !

Yann Queffélec

Gilles Ouaki

En 1958 alors qu'il vient d'avoir 12 ans, Gilles Ouaki gagne le Ier Prix Kodak en ayant sublimé une vitrine de Noël.
Première vision d'une vocation.

Tel Orson Welles, l'artiste débute alors sa carrière à travers le journalisme, sa planche de salut pour lui l'enfant de banlieue qui aurait pu tourner à l'envers. Loin de toute compromission à la recherche de toute transgression, il trouve sa voix, d'autant que pour lui, un cliché de presse ne permet pas la tricherie.

Pendant vingt ans, Ouaki devient les yeux des autres. Grand Reporter pour le quotidien Le Parisien, puis le magazine Paris Match, il suit l'actualité du faits divers poignant au glamour de Cannes où tel un metteur en scène loin des stéréotypes habituels, il privilégie le cadrage, un champ fermé dans lequel il fait entrer toutes les émotions.

La mort d'un gangster ou le sourire d'une star deviennent sublimes.
On pense alors à la « chaise électrique » d'Andy Warhol ou aux « meurtres » de Jacques Monory, sans le filtre peinture juste un rapport direct avec l'angoisse.
Ouaki obtient en 1982 le Grand Prix de la Ville de Paris, Grand Prix Paris Match.

Dans les années 90, il est nommé à TF1, puis fonde une agence de presse et s'occupe de stars : Alain Prost, Yannick Noah, Florent Pagny...

Avec son premier salaire, Gilles Ouaki avait acheté une oeuvre d'art d'un inconnu Préfiguration d'une passion dévorante d'une fascination pour l'art contemporain allant du Pop Art à la Figuration Narrative dont la constance négation, loin de toute affirmation d'idée de beauté, lui permet de mieux comprendre notre civilisation : « Les artistes sont des phares qui éclairent le monde » et notre monde, il en a bien besoin !

A l'occasion du passage du nouveau millénaire, le performer Ouaki expose à la Fiac avec le patron de la Figuration Libre, Robert Combas pour un travail à l'emporte-pièce baptisé « Le Mur », hallucination contrôlée de graffitis pailletés et de photos démontrant comment l'homme moderne peut être autant emmuré dans la prison-société.
Un espace de langage qui leur est propre. Ne dit-on pas que les artistes même lorsqu'ils mentent détiennent une part de notre vérité ?

En 2010, Gilles Ouaki s'occupera d'une Mission d'Art contemporain à la demande de Didier Arnal, Président du Conseil Général du Val d'Oise.

En 2012, Jean Luc Monterrosso l'a programmé au Musée Européen de la Photo à Paris.

Contact Presse :
Marie-Hélène Doré : 06 60 404 104 - marieln@noos.fr

Critique EVENE
par Tania Brimson

"Il voit tout, s’arrête jamais, le Ouaki est partout", écrit Ben. Partout, et toujours derrière l’objectif de son appareil, devenu chez le photographe Gilles Ouaki une seconde nature, une extension de son regard, de lui-même. Ouaki, face à un pare-brise perforé de balles de fusil, derrière lequel se dessine la silhouette d’un homme en sang, que scrutent quelques képis de Police. Mesrine, 1979 ? Ouaki, perché en haut d’un immeuble, la caméra plongée sur un capharnaüm macabre de blouses blanches, fourmillant lugubrement autour de brancards étendus sur le pavé. La fusillade de la rue des Rosiers, 1982 ? Ouaki, capturant crûment un cadavre recroquevillé sur le trottoir d’une ruelle sombre ou un gangster déambulant pistolet en main, le regard torve. Qui ? Quand ? Comment ? Aucun indice, pas une explication sur les énormes reproductions noir et blanc affichées dans la galerie centrale du Wharf. Avec 'Redrum', première partie de l’exposition, les superbes épreuves du photoreporter sont livrées à l’état brut, comme autant d’énigmes insolubles, agrandies, magnifiées, bouleversantes ; des arrêts sur image d’une violence cruelle, sans scénarios, trahissant moins le regard du journaliste que l’oeil nu du cadreur, la sensibilité de l’artiste. Car l’exergue qui accompagne cette mise en scène dramatique du réel se trouve, au fond, dans la théâtralisation de l’art que proposent 'Leic’art' et 'Bye Bye Polaroid'. En invitant ses amis artistes - Ben, Monory, Rancillac, Soulages… - à rendre hommage aux instruments qui ont éclairé son parcours de photographe, Ouaki ouvre un dialogue affectif, intimiste, sorte de déclaration d’amour mutuelle entre l’art contemporain et la photographie, entre le personnage du photojournaliste et les géants de la création actuelle. En célébrant l’appareil, on célèbre donc un rapport fusionnel, on honore l’homme, qui, généreux, s’expose sous toutes ses facettes tout au long du parcours, se donnant comme en offrande à cet hommage total.

Critique Kävin'Ka

Gilles Ouaki n’est pas un photographe. Il est un artiste. S’il n'était juste qu'un baroudeur-reporter, les clichés d’actualités de son "Redrum" exposés au Wharf, le Centre d’art contemporain de Basse Normandie, auraient été accompagnés de légendes précisant les dates, les faits. Mais non !... Ils sont comme des tableaux. A chaque fois avec l’esthétique du monochrome, c’est une œuvre d’art où le plus souvent la mort est mise en scène amplifiée par les contrastes. Devant le cadavre de Mesrine où celui de cette femme égorgée au pied d’un lit éventré où l’on imagine l’orgie, on reste suspendu. Le Wharf ressemble à un hall de gare et Ouaki utilise au mieux l'espace vous accueillant d’emblée en front de mezzanine par cette ligne d'écriture de gosse, récit témoignage à vif : "Cela recommence !... " Façon d'exorciser ses nombreux clichés sur l’attentat de la rue des Rosiers reconstitué d’emblée par une immense affiche posée à même le sol où s’amoncellent sur le pavé froid, entre les secours dépassés, les corps mutilés cachés sous un drap blanc. Affiche linceul que les enfants foulent inconscients comme si l’horreur n’était finalement qu’une marelle se jouant à cloche-pied. Gilles Ouaki est un voleur d’émotions. D’ailleurs une virgule nommée" Vol à Beaubourg", ne manque pas en aparté suggestif de raconter comment, il a dérobé une œuvre au Centre Georges Pompidou. Simple planche de bois peinte de rouge dégoulinant tel ce sang que le noir et blanc des photos a gommé.

L’exposition aurait pu s’arrêter là. Mais Gilles Ouaki sans doute pour s'excuser d'avoir montré les tréfonds de l'âme humaine fait une sorte de rédemption d'inspiration divine. Il a conçu un triptyque dont on sait pourtant bien qu'il évoque un mystère étranger à sa religion, celui de la Sainte Trinité. Ses trois volets sont curieusement articulés autour d'une monture insolite pour inviter à l'allégorie, la Vespa de Near faite de collages de planches de contacts, des clichés vus à chaque fois à travers un rétroviseur en une sorte de miroir des âmes qui scintillent telle une boule à facettes à l'ombre d'un Pégasse en goguette.

Dans le second volet "Bye bye Polaroïd" tout en se moquant du numérique envahissant et égoiste car il reste le plus souvent enfoui dans la mémoire des appareils, Ouaki salue la disparition de l'instantané dont la fabrication a été arrêtée et dont le stock des pellicules arrive à sa fin cette année. Reprenant la technique du courant artistique si cher à Andy Warhol, il a saisi en "Pola" le portrait de nombreux artistes d’art contemporain : Ben, Jean-Paul Goude, Pierre Soulages, Robert Combas, Joël Hubaut... Chacun ensuite de délirer sur l’immédiat d'un ego qui s'est révélé devant eux en positif sans négatif y ajoutant leur figuratif imaginatif. Certains penseront qu'il s’agit d’une futilité passagère pour aficionados oubliant comment l’Homme au fil du temps a toujours cherché la profondeur qu’inspire la technique pour exalter ses dimensions transcendantales en quête de l’absolu.

Pour le troisième volet 'Leic'art" laissant l’immanence aux sans grades, Gilles Ouaki rend enfin hommage au dieu argentique qui l’a toujours accompagné et là non plus ce n'est pas innocent. De précieux appareils de sa collection privée de la célèbre marque allemande devenues pièces de musée ont été mis en scène. Arman le décapite effeuillant la lentille tel les sanglots d'un Roméo, Fromager le noie dans un saut de peinture sanguin, Tassou le fait tomber à la façon d'un 11 septembre devant une tour de composants électroniques. Mais on retiendra surtout cette silhouette de l'homme en blanc de Mesnager sur une caisse en bois et qui évoque l'arrière d'un train de marchandises. On songe ainsi qu'il semble saluer de loin les trains de Frantz Leitz, le fondateur de la marque, qui courageusement a sauvé tant de familles juives pendant la seconde guerre mondiale. Manifeste insolite d'une mémoire. Le tout est en plus surmonté par cette immense gravure d'Angelo di Marco, le grand illustrateur des faits divers de "Détective" qui a transformé l’appareil suprême en œil du jugement dernier. Il vous jauge surmontant une scène de crime où l'odieux hurle encore et vous prend aux tripes renvoyant à l'horreur du premier volet du triptyque Ouaki. Manière de refermer, d'enfermer l'enfer de cette boucle qui, tout comme la vie, est toujours sans fin.

Kävin'Ka

 

Site officiel

GillesOuaki.com

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